mercredi 19 janvier 2022

La route

(→ dans la tempête qui nous porte, p. 38‑41; → Forficules et autres nouvelles, p. 11‑14)

    Imaginez un paysage hivernal. Une immensité blanche et glacée. Et dans cette immensité blanche et glacée, dans l’horizon qui se perd, imaginez une auto au loin qui roule, – approchons, rattrapons-la – une vieille auto grinçante, une vieille auto dans laquelle – entrons – dans laquelle ça sent la cigarette, cette bonne odeur associée à une idée de refuge à l’abri du froid – on est dans les années 70 et c’est comme ça dans les années 70 – oui, on enlève ses gants ou ses mitaines, on enlève sa tuque et on s’en allume une, et ça fait du bien, sauf que… à vrai dire cette auto n’est pas du tout un refuge, non… vous voulez savoir ? Pourtant, ça avait bien commencé entre elle et lui, ah les jours bénis des amours naissantes où coulent le miel et le lait, où l’on  se régale de pommes et de gâteaux aux raisins… Pardon, je m’égare… venons-en aux faits…

photographie de J. Petersson modifiée (source : Pexels)

    Donc qu’est-ce qui se passe dans cette auto où ça sent bon la cigarette et même un peu la bière ? – car pourquoi se priver quand on en est là ? – Hé bien il se passe que lui il continue, il continue à la tyranniser, encore, toujours. Et comment ? Il parle, tout simplement. Il ne lui montre même plus son poing comme autrefois, ni un tournevis, ni une pelle, car évidemment, pour asseoir le pouvoir de son verbe, il a… mais vous comprenez, donc pas besoin d’étaler des descriptions sordides de violence domestique – j’aurais pu utiliser le mot « conjugale » mais « domestique » est plus révélateur de l’éventail de ses violences… Ainsi elle, elle marche sur des œufs, depuis quoi ? dix ans ? quinze ans ? dans la peur évidemment, car elle ne fait plus que ça, avoir peur… elle ne se souviens que trop de tous les… Bon, c’est assez, arrêtons nous ici.

    La nouvelle originale se terminait par : « L’automobile repartit rageusement, s’éloigna, disparut. » Quoi ? il s’en tire à si bon compte ? auriez-vous dit. Alors des années plus tard, j’ai ajouté quelques paragraphes : « L’automobile avait dérapé » et cætera. Mieux valait le punir, peut-être, pour que les lecteurs et lectrices ne soient pas désappointés, qui sait, fâchés même. Eh oui, comme dans les films, ça fait du bien à la fin quand le méchant paye pour ses fautes et que la victime en ressort grandie.

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