lundi 31 janvier 2022

souviens-toi ces étés d’autrefois

(→ dans la tempête qui nous porte, p. 86)

« О моя юность ! о моя свежесть ! »¹
Nicolas Vassiliévitch Gogol, Les âmes mortes   

illustration tirée de
Half Hours with Insects
par A. S. Packard Jr.
    On habitait alors juste en haut des escaliers rouges, en haut de la falaise, avec vue sur le fleuve, sur Québec et son fameux Château Frontenac. J’avais deux ans, cinq ans, dix ans. Belles années. L’été, le gazon pas souvent tondu poussait assez long pour être plein de pissenlits et de sauterelles. Et ça bourdonnait d’abeilles et de taons et de mouches et de je ne sais pas tous leurs noms, des centaines, des milliers d’insectes foisonnant
dans l’herbe et dans l’air.

l'auteur à 10 ou 11 ans
par Louise Carrier
    On habitait en haut de la falaise donc. Quand on jouait au baseball, la partie se terminait immanquablement par une balle perdue dans le cap. En fait, ce qu’on appelait le cap, c’était la bande boisée en pente entre notre terrain et la  falaise rocheuse. À partir d’un certain âge, mon frère et moi on avait le droit de jouer dans le cap, à condition de ne jamais approcher du bord, l’endroit où ça coupait presque à la verticale.   

paysage (détail) par Sesshū Tōyō
    Le cap était plein d’arbres de cerises à grappes. Notre mère disait souvent que les meilleures, c’étaient les  noires (les très mûres); mais quand nous prenait l’envie d’en manger, pensez-vous qu’on attendait que ça mûrisse ?… noires, rouges foncé, rouges vif, on ratissait large, on en mangeait par dizaines et on recrachait les noyaux en les soufflant comme d’une mitraillette; à la fin, on avait les dents recouvertes d’une couche pâteuse jaune brun, et on riait en se regardant les dents, nos amis, mon frère et moi. Dans le cap, il poussait aussi des érables négondo (ou érables à Giguère). On faisait des arcs et des flèches avec des branches. Pour les flèches, on prenait des petites branches vertes qu'on pelait après en avoir d’abord entamé la peau avec nos dents; je me souviens que ça goûtait vert.

    Et bien des années plus tard, voilà une bribe de ces souvenirs qui ressurgit, dans un tout petit poème proche d’un haïku².

1  –  « Ô ma jeunesse ! ô ma fraîcheur ! »
2  –  poème comptant trois vers de cinq, sept et cinq syllabes

3 commentaires:

Marie-Thérèse Thibault a dit...

Un écrit lointain de souvenirs d'enfance sauvage et spontanée, riante et pure comme l'eau du ruisseau d'à côté. Ce terroir sécurisant comme les bras d'une mère chérissant ses petits. On sent presque l'odeur de cet ode inédite simplement ébruité faiblement au travers des branches du peuplier faux trembles.

Mariethée

Jérôme Garant a dit...

merci pour ce beau commentaire

Myriam Gagnon a dit...

J'aime bien ta façon de décrire avec des mots succincts - tu es un bon conteur ..